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La responsabilité collective comme argument axiologique dans la presse française lors de l’instauration de l’obligation vaccinale en 2018
Publicat în 03. 09. 2025 de Claudia TomaCategorie: cultură – societate – educaţie
L’introduction en 2018 de l’obligation de onze vaccins pour les enfants en France a généré une importante controverse médiatique. Si certains médias ont choisi de mettre en avant la liberté individuelle ou la prudence face à l’incertitude scientifique, une part significative de la presse a défendu la mesure en invoquant la responsabilité collective. Cet article analyse la manière dont cette notion est construite comme argument, en s’appuyant sur les catégories d’arguments proposées par Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca dans Le Traité de l’argumentation, ainsi que sur les observations de Marianne Doury concernant les controverses publiques. Des exemples précis tirés de la presse écrite illustrent comment le discours journalistique met en scène la responsabilité collective comme valeur supérieure, destinée à légitimer la contrainte vaccinale.
L’année 2018 marque un tournant dans la politique de santé publique française avec l’adoption d’une loi rendant obligatoires onze vaccins pour les enfants de moins de deux ans. Cette mesure, soutenue par la ministre de la Santé Agnès Buzyn, répondait à la résurgence d’épidémies de rougeole et à une baisse préoccupante de la couverture vaccinale. Elle s’est inscrite dans un contexte de crise de confiance envers les institutions médicales et politiques, où la parole scientifique elle-même faisait l’objet de débats et de contestations. La presse française, en tant qu’espace privilégié de circulation des idées et des arguments, a largement relayé les discussions qui ont opposé partisans et adversaires de l’obligation vaccinale. Parmi les arguments avancés, celui de la responsabilité collective apparaît comme un pivot rhétorique majeur du discours favorable à la loi.
La construction argumentative de la responsabilité collective
Selon Perelman et Olbrechts-Tyteca, les arguments fondés sur la valeur et sur la hiérarchie des valeurs jouent un rôle central dans la persuasion. La responsabilité collective correspond précisément à une valeur qui transcende les intérêts individuels et qui se présente comme supérieure à la liberté de choix individuelle. Ainsi, dans Le Monde (janvier 2018), on pouvait lire : « La vaccination n’est pas seulement une affaire individuelle. En refusant de vacciner leurs enfants, certains parents compromettent l’immunité collective dont dépendent les plus fragiles ». Ce passage illustre un argument par liaison pragmatique : les conséquences d’un acte individuel sont mises en avant pour démontrer la nécessité de l’acte collectif.
De surcroît, cet exemple révèle ce que Perelman appelle une stratégie de hiérarchisation des valeurs : la santé publique est posée comme un bien supérieur à la liberté de choix, laquelle est relativisée au profit d’une solidarité sanitaire. Marianne Doury montre que, dans les controverses médiatiques, l’appel à la responsabilité sociale agit comme un argument de légitimation, car il transforme une mesure technique en impératif moral. La presse n’évoque pas seulement des données épidémiologiques, mais construit un discours normatif où refuser le vaccin devient un comportement répréhensible, associé à l’égoïsme ou à l’indifférence envers autrui. Ce cadrage rhétorique vise à créer un consensus autour d’une valeur partagée et à rendre inacceptable toute position divergente, ce qui illustre la force persuasive de l’argument de responsabilité collective.
L’argument de solidarité et sa mise en discours
L’argument de responsabilité collective, tel qu’il apparaît dans la presse française en 2018 à l’occasion de l’instauration de l’obligation vaccinale, constitue un exemple particulièrement révélateur de la manière dont les médias contribuent à façonner une norme sociale. Au-delà du contenu scientifique relatif à l’efficacité des vaccins, ce qui se joue dans le discours journalistique est la construction d’un cadre de pensée dans lequel la solidarité devient une valeur contraignante et incontestable. L’analyse des faits de langue employés dans les articles permet de mettre en évidence les procédés par lesquels l’argument de solidarité est mis en scène et rendu opérationnel dans l’espace public.
Un premier élément remarquable réside dans l’élargissement systématique du champ d’application de l’action vaccinale. Dans Libération (février 2018), le titre « Vacciner, c’est protéger ses enfants mais aussi les autres » illustre une stratégie discursive d’extension. Le syntagme « mais aussi » fonctionne ici comme un opérateur argumentatif qui inscrit l’acte médical individuel dans une relation de dépendance réciproque. Ainsi, l’action la plus intime – protéger son propre enfant – se voit immédiatement reliée à une responsabilité élargie qui concerne l’ensemble du corps social. Cette formulation traduit ce que Perelman désigne sous le terme de « technique de liaison », dans laquelle l’orateur, ou ici le journaliste, relie deux domaines de réalité distincts (l’intime et le collectif) afin de produire un effet de nécessité. La solidarité n’est plus seulement une option morale, mais une conséquence logique de l’acte vaccinal.
Dans Le Figaro (mars 2018), on pouvait lire : « Chaque parent doit comprendre que le geste de vaccination n’est pas seulement pour son enfant, mais pour l’ensemble de la société ». Le recours au modal « doit » introduit une dimension injonctive qui dépasse le simple conseil. La responsabilité est érigée en obligation morale, et le champ sémantique du devoir encadre la liberté parentale. Le lexique de l’« ensemble de la société » accentue le passage de l’individuel au collectif : on n’agit pas pour soi, mais pour une totalité supérieure. Marianne Doury souligne dans ses travaux que ce type d’argument fonctionne comme un argument de légitimation : il mobilise une valeur supérieure, ici la solidarité nationale, pour imposer la validité d’une position et rendre toute contestation socialement inacceptable.
Ces formulations relèvent également de ce que Perelman appelle la technique de « présence », qui consiste à rendre saillant un élément du réel pour influencer l’adhésion de l’auditoire. En insistant sur « les autres » ou sur « l’ensemble de la société », les journalistes donnent une présence discursive à des acteurs absents mais supposés vulnérables – nourrissons trop jeunes pour être vaccinés, personnes immunodéprimées – qui deviennent les figures symboliques de la responsabilité collective. L’effet pathétique se superpose alors à la logique argumentative : refuser le vaccin équivaut à mettre en danger autrui, ce qui est difficilement défendable sur le plan éthique.
Par ailleurs, ces discours s’appuient sur une opposition structurante entre deux valeurs : la liberté individuelle et la responsabilité collective. Or, cette opposition n’est pas présentée comme un simple débat équilibré. Par le biais d’une hiérarchisation implicite, la presse fait prévaloir la solidarité sur l’autonomie. Cette hiérarchisation rejoint la typologie de Perelman concernant les arguments fondés sur les valeurs : il ne s’agit pas d’invalider la liberté, mais de la subordonner à une valeur jugée supérieure, celle de la santé publique. Ainsi, le discours médiatique ne nie pas le droit des parents à décider, mais il rappelle sans cesse que ce droit est limité par une responsabilité plus grande envers autrui.
Enfin, la mise en langue de l’argument de solidarité contribue à produire ce que Doury appelle un « cadrage normatif » de la controverse. La répétition d’expressions comme « protéger les autres », « ensemble de la société », « responsabilité des parents » installe progressivement un horizon de normalité : vacciner devient ce que « tout citoyen responsable » est censé faire. Par ce processus, la presse ne se contente pas d’informer ; elle construit un ethos collectif où le comportement vertueux est clairement identifié, et où le comportement déviant – le refus de vacciner – est stigmatisé comme antisocial.
En définitive, l’analyse discursive des articles montre que la force de l’argument de solidarité ne réside pas uniquement dans sa dimension logique ou scientifique, mais dans sa mise en langue. Les choix lexicaux, syntaxiques et modaux traduisent une volonté de transformer une mesure de santé publique en un impératif moral partagé. La presse opère ainsi une double opération : elle fournit des raisons rationnelles pour adhérer à la vaccination, mais surtout elle inscrit cette adhésion dans un cadre de valeurs collectives indiscutables. Ce faisant, elle participe à la construction d’une normativité discursive qui confère à la solidarité sanitaire le statut d’un devoir social incontournable.
La responsabilité collective et le pathos de la vulnérabilité
La rhétorique de la responsabilité collective ne se limite pas à l’activation de raisonnements logiques ou à la démonstration scientifique des bénéfices de la vaccination ; elle s’appuie également sur une dimension affective destinée à susciter l’adhésion. L’exemple publié dans Le Parisien (avril 2018), où un reportage met en scène l’histoire d’un nourrisson hospitalisé après avoir contracté la rougeole dans un environnement non vacciné, illustre parfaitement ce recours au pathos. La phrase mise en exergue — « Ce bébé paye le prix du refus des autres » — condense en quelques mots une stratégie de dramatisation par personnification : l’abstraction d’une statistique épidémiologique est incarnée dans la figure d’une victime innocente.
Ce choix discursif correspond à ce que Perelman et Olbrechts-Tyteca qualifient de « technique de présence » : en rendant saillant un cas singulier, le discours confère une force persuasive accrue à une valeur collective. Le nourrisson devient ainsi le symbole de la vulnérabilité universelle et, par extension, le garant moral de l’obligation vaccinale. Marianne Doury, dans son analyse des controverses publiques, souligne que les arguments mobilisant des figures pathétiques visent à renforcer l’inacceptabilité sociale d’un comportement jugé déviant, ici le refus de vacciner. Le recours à l’émotion ne vient pas contredire la logique argumentative, mais la compléter en ancrant la rationalité scientifique dans une expérience humaine concrète.
La construction discursive de la vulnérabilité fonctionne également comme un procédé de culpabilisation implicite. En insistant sur le prix payé par un « bébé », le texte met en accusation indirecte les parents qui refusent la vaccination, lesquels apparaissent responsables de la souffrance d’autrui. L’argument de responsabilité par les conséquences, ici déployé dans sa dimension la plus dramatique, crée une tension éthique qui réduit la marge de manœuvre des opposants. L’émotion devient donc un vecteur d’adhésion : elle transforme une politique sanitaire en impératif moral, en assignant à chaque citoyen la charge symbolique de protéger les plus faibles.
La responsabilité collective comme norme sociale
L’efficacité persuasive de l’argument de responsabilité collective ne repose pas uniquement sur la logique causale ou sur l’émotion pathétique, mais également sur sa capacité à se constituer en norme sociale partagée. En qualifiant de « citoyens responsables » ceux qui adhèrent à la vaccination, la presse met en œuvre un processus de catégorisation discursive qui distingue le comportement valorisé – vacciner ses enfants – du comportement stigmatisé – refuser l’injection. Ce procédé rhétorique, déjà identifié par Perelman comme un argument basé sur l’adhésion à une valeur commune, s’appuie sur l’idée que certaines pratiques ne relèvent pas du choix individuel, mais de ce que tout membre d’une communauté est tenu de faire.
Dans Le Monde (mai 2018), un éditorial déclarait : « L’obligation vaccinale traduit ce que devrait être le sens commun de la solidarité nationale ». L’expression « sens commun » suggère que la norme préexiste à la loi et qu’elle n’est que rendue explicite par la décision politique. Marianne Doury a montré que dans les controverses publiques, de tels arguments contribuent à réduire la légitimité du désaccord en naturalisant une valeur collective. La presse, en encadrant discursivement la vaccination comme devoir civique, installe ainsi une norme sociale où la solidarité devient une évidence indiscutable, rendant socialement marginale toute contestation.
L’analyse des discours de presse autour de l’instauration de l’obligation vaccinale en 2018 montre que la responsabilité collective constitue un argument central dans la défense de la mesure. Construite comme une valeur supérieure, elle s’impose à travers différents procédés argumentatifs. Les faits de langue relevés dans les articles traduisent l’inscription du discours journalistique dans une logique d’adhésion plus morale que scientifique. En plaçant la protection d’autrui au cœur de l’argumentation, la presse française a contribué à légitimer la loi de 2018 comme l’expression d’un devoir commun.
Bibliographie
Perelman, C. & Olbrechts-Tyteca, L. (1958). Traité de l’argumentation. La nouvelle rhétorique. Bruxelles : Éditions de l’Université.
Doury, M. (2003). Le débat immobile. L’argumentation dans le débat médiatique sur les sciences. Paris : PUF.
Doury, M. (2016). Argumenter dans la communication publique. Paris : Armand Colin.
Plantin, C. (2016). Dictionnaire de l’argumentation. Lyon : ENS Éditions.
Exemples médiatiques : Le Monde, Libération, Le Figaro, Le Parisien (2018).

Ministerul Educaţiei